Le café qu’il ne boit pas
La cafetière finit de couler. Elle pose deux tasses sur la table, en glisse une vers lui. Il est assis en face, les coudes sur la nappe, les yeux sur l’écran de son téléphone.
« Je n’ai pas mis de sucre dans ton café. »
Il hoche la tête sans lever les yeux. Il prend la tasse, la repose sans boire.
Elle ne le lâche pas des yeux. « Je ne t’ai pas entendu rentrer, hier soir. »
Il fait glisser l’écran du pouce, sans rien lire. Il pose le téléphone à l’envers sur la nappe.
« Tu dormais. Je voulais pas te réveiller. »
Elle regarde l’horloge du four. 7h12. Hier, elle s’est couchée à 23h ; à 1h17, le lit était encore vide à côté d’elle.
« Tu es rentré à quelle heure ? »
Il prend sa tasse, la tourne d’un quart, la repose. Le niveau du café n’a pas bougé.
« Tu vois, c’est ça qui me fatigue. À chaque fois, t’arrives pas à me faire confiance. Toujours ce soupçon dans ta voix. »
Il se lève. La chaise racle le sol.
Elle garde les mains autour de sa tasse. « Je ne t’accuse de rien. Je voulais juste comprendre. »
Il se retourne. « Comprendre quoi exactement ? Que j’ai une vie ? Que parfois j’ai besoin de prendre l’air sans fournir un rapport en rentrant ? »
Il fait le tour de la table. Il s’arrête derrière elle, pose ses doigts sur sa joue. La main est tiède.
« Regarde-toi. On dirait une petite chose perdue. T’as pas besoin de t’en faire comme ça. »
Sa main reste posée. Il appuie un peu sur la pommette.
« T’as toujours été un peu sensible. Faut apprendre à ne pas tout prendre personnellement. »
Il retire la main. Il prend ses clés sur le buffet. Il sort. La porte se ferme sans bruit.
Sur la table, sa tasse est pleine.
Ce texte fait partie des Fragments : de courtes scènes où une relation toxique se joue, mot à mot, dans un geste ordinaire.
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