Comment le sujet des féminicides est détourné dans les commentaires
Sous un post qui évoque un féminicide, les réactions sont rarement homogènes.
On trouve des messages de soutien, des échanges factuels, parfois des discussions sur des sujets connexes. Il y a aussi des commentaires clairement marqués idéologiquement, notamment masculinistes, ainsi que quelques réactions exprimant un malaise ou une opposition au fait même de parler de féminicides.
Au milieu de cet ensemble, apparaît parfois un autre type de commentaire. Il ne s’impose pas par la force. Il ne contredit pas frontalement. Il s’insère dans la discussion, souvent sous une forme qui se veut rationnelle ou factuelle :
« Il y a eu tant d’homicides depuis le début de l’année »,
« La majorité des victimes sont des hommes »,
« Pourquoi ne parle-t-on pas de tous les homicides ? »

Ce commentaire ne semble pas absurde sur le moment.
Sur le fond, l’idée même de dire « stop tous les homicides » ne me pose pas problème.
Ce qui pose problème, c’est sa place ici.
Introduit dans une discussion portant spécifiquement sur les féminicides, ce commentaire ne répond pas au sujet posé. Il en installe un autre. Et c’est précisément pour cette raison qu’il modifie le cadre de la discussion.
J’ai cherché les statistiques et je n’ai rien trouvé permettant d’identifier les « motifs » des homicides au sens courant du terme. Elles permettent en revanche d’observer des cadres récurrents, notamment le lien entre victime et auteur. C’est sur cette base que le féminicide peut être identifié comme un phénomène spécifique.
A savoir que lorsqu’on parle des homicides, sont comptés dans les chiffres les homicides involontaires

Source, l’article de Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Homicide
Cet article ne traite pas des féminicides comme faits divers, mais du mécanisme par lequel le sujet est déplacé dans les commentaires, sans être nié explicitement.
Le cadre précis du féminicide
Le terme « féminicide » désigne un phénomène précis : des femmes tuées parce qu’elles sont des femmes, le plus souvent dans un cadre conjugal ou familial.
Il ne sert pas à hiérarchiser les morts, mais à nommer un type de violence identifié, avec des caractéristiques propres.
Ce cadre permet de rendre visibles la proximité entre la victime et l’auteur, la répétition des situations, et des dynamiques spécifiques liées à la domination, à la séparation ou au contrôle.
Parler de féminicide, c’est poser un cadre d’analyse précis. Ce cadre n’exclut pas d’autres violences. Il permet simplement de comprendre celle-ci.

Lien vers le très intéressant site feminicides.fr
Le commentaire qui fait glisser le sujet
Le commentaire de détournement prend souvent la forme d’un élargissement.
Il ne nie pas le féminicide, mais le replace immédiatement dans une catégorie plus large : celle des homicides en général.
Par exemple :
« Il y a eu 16 homicides depuis le 1er janvier. La majorité des victimes sont des hommes. »
Pris isolément, l’énoncé semble informatif. Il mobilise des chiffres, une vue d’ensemble. Mais placé sous un post sur un féminicide, il n’apporte pas d’éclairage sur le sujet posé. Il en introduit un autre.
Le centre de la discussion se déplace.
Comment le détournement opère
Le premier mouvement consiste à quitter un cadre précis pour un cadre général.
On ne parle plus de femmes tuées par des hommes dans un contexte donné, mais de morts violentes en général.
Ce déplacement ne se présente pas comme un refus. Il est formulé comme une ouverture, une mise en perspective. Le sujet initial n’est pas contesté ; il est absorbé.
En intégrant le féminicide dans une catégorie globale, ses caractéristiques spécifiques deviennent secondaires. Les contextes, les mécanismes, les causes ne sont plus distingués. L’addition des morts remplace l’analyse des violences. Le phénomène précis disparaît dans l’ensemble.
Alors que le commentaire souligne que la majorité des victimes d’homicides sont des hommes, un élément central reste implicite : le cadre dans lequel ces morts surviennent.
Les hommes victimes d’homicides le sont très majoritairement par d’autres hommes, dans des contextes publics ou criminels. Le couple n’est pas, pour eux, un lieu de risque létal.
À l’inverse, pour les femmes, le couple — et plus encore la séparation — constitue l’un des principaux contextes de mise à mort.
Il s’agit donc de phénomènes différents, avec des logiques distinctes.
En les juxtaposant sans les distinguer, le commentaire ne les compare pas explicitement, mais il empêche qu’ils soient analysés séparément.
Le recours aux chiffres donne au propos une apparence de neutralité. Pourtant, cette neutralité ne sert pas ici à éclairer le sujet initial. Elle contribue à le déplacer.
Le débat devient possible sur un autre terrain, mais le cadre posé au départ cesse d’être opérant.
Ce que ce mécanisme produit sur le débat
Ce type de commentaire ne met pas fin à la discussion.
Le fil se poursuit, parfois longuement, et l’objectif est clair : nier ou minimiser le féminicide en tentant d’en déplacer le cadre d’analyse. La manœuvre est formulée sur un mode rationnel et factuel, mais elle reste identifiable.
Le déplacement du cadre est intentionnel. Il est visible. Et il ne change rien aux faits.