Miroir trompeur
Le restaurant bruisse de conversations et de verres qu’on repose. Les bougies vacillent dans les verres, dessinant sur les visages des éclats d’or tremblés. Elle replace sa serviette, croise les jambes. Tout semble parfait : la nappe blanche, la lumière douce, le murmure rassurant de la salle.
« T’as vu comme c’est bruyant ? » dit-il, sans la regarder.
— Un peu, oui. Mais j’aime bien, ça change.
— Toi, t’aimes toujours ce qui change. Jusqu’à ce que ça t’épuise.
Elle esquisse un sourire, hésitant, avant que le serveur n’approche. Il commande pour deux. Elle laisse faire, comme d’habitude. Quand le serveur s’éloigne, elle dit doucement : « J’aurais pris autre chose, mais ce sera très bien. »
Il relève la tête, étonné. « Ah ? Tu veux que j’annule ? Non, parce qu’après, tu diras que je t’empêche de choisir. »
Elle secoue la tête, un peu trop vite. « Non, non, c’est parfait. »
Le vin arrive. Elle lève son verre pour trinquer, il la regarde à peine.
« À quoi on boit ? » demande-t-elle, cherchant à relancer.
— À nous, si tu veux. Enfin, ce qu’il en reste.
Elle rit, un peu trop fort, un peu trop nerveusement. « Tu plaisantes, hein ? »
Il hausse les sourcils, un sourire glacial aux lèvres. « Bien sûr. C’est toi qui vois du drame partout. »
Le plat est servi. Elle goûte, trouve ça délicieux, mais il fronce déjà les sourcils.
« T’as remarqué ? C’est fade. Toujours pareil, ici. T’adores, toi, la routine fade. »
— J’aime bien quand c’est simple.
— Oui, c’est ça. Simple. Pas prise de tête. Surtout pas de discussion sérieuse.
Le couteau glisse mal sur la viande, le grincement la fait sursauter. Elle veut changer de sujet.
« Tu veux goûter ? » propose-t-elle en lui tendant sa fourchette.
Il la regarde, un éclat froid dans les yeux. « Non, merci. J’essaie de garder un peu de goût à ma soirée. »
Elle reste figée, la main suspendue. Le silence tombe, coupant net le brouhaha alentour.
— Tu dis ça pour rire ?
— Pourquoi tout doit toujours être “pour rire” avec toi ? Tu supportes rien, même quand c’est léger.
Sa gorge se serre. Elle pose la fourchette, reprend le verre de vin pour éviter ses yeux.
— J’essaye juste qu’on passe un bon moment.
Il sourit, se penche vers elle. « Mais c’est toi qui gâches tout. Tu fais semblant d’être détendue, mais t’as cette tête-là dès que j’ouvre la bouche. »
Elle secoue la tête, ne trouve rien à répondre. Il s’appuie contre sa chaise, soupire longuement.
« C’est fou. J’essaie de faire des efforts, de pas m’énerver… et au final, c’est toujours moi le méchant, pas vrai ? »
La phrase tombe, douce, parfaitement dosée.
Elle baisse les yeux. Le bruit de la salle revient comme une vague trop forte. Elle voudrait dire quelque chose, mais ses mots se brisent avant de sortir.
Il termine son verre, se lève. « Je vais prendre l’air. »
Le raclement de la chaise sur le carrelage fait sursauter la table voisine.
Elle reste seule, le cœur battant dans la gorge. Sur la nappe, une goutte de vin s’étale lentement. Elle la regarde couler jusqu’au bord du tissu, incapable de bouger.