« Ce n’est pas à nous de juger » : la phrase qui tue la colère
La phrase tombe, nette, comme un couperet. Elle se pare de raison, de respect pour les institutions et de sagesse démocratique. Mais son vrai rôle est ailleurs : étouffer la colère avant même qu’elle ne s’exprime.
Dans des affaires médiatiques récentes, comme celle d’Ary Abitan conclue par un non-lieu, cette expression est devenue le bouclier ultime. Pourtant, ce glissement est tout sauf anodin.
Le grand malentendu : vérité judiciaire contre vérité humaine
Il faut dissiper un écran de fumée : la justice pénale n’est pas une machine à dire le Vrai avec un grand V. C’est une machine à vérifier si une preuve est juridiquement irréfutable.
- Le temps de la procédure cherche le « doute raisonnable ». Si la preuve manque, le dossier se ferme. C’est la garantie d’un État de droit, nécessaire pour éviter l’arbitraire.
- Le temps de l’humain, lui, cherche la cohérence, le ressenti et la protection.
Le fait qu’un acte ne soit pas condamnable par le Code pénal ne le rend pas pour autant moral, acceptable ou inexistant. Dire « ce n’est pas à nous de juger » après une décision de justice, c’est confondre le procès et le discernement.
Un homme peut être juridiquement libre, mais moralement disqualifié. La justice libère un corps, elle ne réhabilite pas nécessairement une conduite.

Le bâillon parfait pour faire taire l’indignation
Parfois, la phrase protège des emballements hâtifs. Mais le plus souvent, elle est une arme : un bâillon posé sur une émotion jugée dérangeante. Le débat ne porte plus sur les faits, ni sur leur gravité, mais sur la légitimité de celui ou celle qui s’exprime. On demande simplement aux personnes concernées de se calmer au nom d’une neutralité impossible.
Or, la colère n’est pas un verdict. C’est un signal. Elle indique qu’une limite a été franchie. La refouler au nom d’une prétendue pudeur juridique, c’est évacuer le débat moral avant même qu’il ait lieu.

Derrière la phrase, qui parle ?
Cette injonction n’est jamais neutre. Elle émane souvent de ceux qui bénéficient du silence, rappelant à l’ordre des voix jugées trop « émotionnelles ».
Mais le plus douloureux, ce sont les femmes qui la reprennent. Celles qui, pensant défendre la raison, participent à désamorcer la colère de leurs sœurs. Quand une femme dit cela à une autre, elle lui intime : calme-toi, ne déborde pas, ne sois pas excessive. C’est réactiver une norme qui pèse déjà trop lourd : l’idée que pour être crédible, une femme doit être atone, presque absente de sa propre indignation.
Colère et vengeance : une confusion commode
Si la colère est si vite disqualifiée, c’est qu’on la confond volontairement avec la vengeance.
- La colère est une réaction. Elle dit : cela me heurte, c’est inacceptable. * La vengeance est une intention. Elle cherche à punir, à faire payer.
Assimiler l’une à l’autre permet de rendre toute émotion suspecte. C’est une manière brillante d’éviter la vraie question : qu’est-ce qui provoque cette colère ? Exprimer son dégoût ou son retrait de confiance, ce n’est pas réclamer une exécution, c’est refuser l’indifférence.

Et si la justice ne suffit pas ?
Lorsqu’un non-lieu est prononcé, la colère ne s’évapore pas par magie. La nier ne l’apaise pas ; elle la transforme en une frustration sourde et durable.
Faire quelque chose de cette colère, ce n’est pas créer un tribunal parallèle. C’est lui donner un espace :
- Mettre des mots sur l’inacceptable.
- Poser des limites relationnelles.
- Refuser la banalisation des comportements toxiques.
La justice pénale tranche une question de droit. Elle ne règle ni le sens, ni les valeurs, ni la responsabilité éthique. Lorsque la justice échoue à nommer une souffrance, la vie sociale ne s’arrête pas. Le jugement change simplement de forme : il devient opinion, retrait, manifestation.
La question n’est pas de savoir s’il faut juger ou non, mais de savoir qui paie le prix du silence quand on demande à la colère de se taire.